Témoignage du Pr Stéphane Joost (DTS)
Pr Stéphane Joost
Groupe de recherche et d’analyse géospatiale en santé populationnelle (GIRAPH) – EPFL
Cartographier les besoins pour mieux orienter les actions de santé
« Le Diagnostic Territorial de Santé (DTS) mené avec le Réseau Santé Haut-Léman (RSHL) s’inscrit dans une démarche de santé publique de
proximité : il vise à mieux comprendre les besoins de la population en les replaçant dans leur contexte géographique, social, démographique, environnemental et sanitaire. Cette approche est particulièrement pertinente pour un territoire aussi contrasté que celui du RSHL, qui réunit des espaces urbains denses autour du Léman, des secteurs de plaine le long du Rhône et des régions de montagne, répartis sur plusieurs cantons et présentant des réalités très différentes en matière de vieillissement, d’accessibilité aux soins, de vulnérabilité sociale et d’exposition environnementale.
Le DTS ne se limite pas à produire un état des lieux descriptif. Sa valeur ajoutée réside dans sa capacité à rendre visibles des disparités qui disparaissent souvent dans les moyennes cantonales ou régionales. En travaillant à une échelle fine (l’hectare habité), il devient possible d’identifier des zones où se cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : précarité socio-économique, isolement social, vieillissement, exposition au bruit ou à la pollution, moindre accessibilité aux soins de premier recours ou aux transports publics. Le rapport met ainsi en évidence plusieurs profils de population distincts, depuis les populations précaires vivant dans des hypercentres densément peuplés et exposés aux nuisances, jusqu’aux personnes âgées ou isolées vivant en régions de montagne avec une accessibilité plus difficile aux prestations de santé.
Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large observé en France et dans plusieurs pays. En France, les diagnostics locaux ou territoriaux de santé sont couramment mobilisés dans le cadre des Contrats locaux de santé. Ceux-ci ont pour objectif de construire, à partir des besoins locaux, des programmes d’action pluriannuels portant notamment sur la promotion de la santé, la prévention, l’organisation des soins et l’accompagnement médico-social, avec une finalité explicite de réduction des inégalités sociales et territoriales de santé. Les Observatoires régionaux de santé français se définissent d’ailleurs comme des structures d’aide à la décision, chargées de documenter l’état de santé des populations à différentes échelles infrarégionales afin d’éclairer les politiques publiques.
Des approches comparables existent également au Royaume-Uni, où les Joint Strategic Needs Assessments constituent une base officielle pour identifier les besoins actuels et futurs de santé et de bien-être des populations locales, définir les priorités et orienter la planification des services de santé, sociaux et médico-sociaux. En Australie, les Primary Health Networks évaluent les besoins de leur population régionale afin de commander ou soutenir les services de santé les plus adaptés localement. Au Canada, les démarches d’évaluation en santé publique reposent également sur la collecte, l’analyse, l’interprétation et la diffusion de données afin de planifier, mettre en œuvre et évaluer les interventions destinées à protéger et améliorer la santé des populations.
Dans ce contexte, le DTS du RSHL constitue un outil stratégique. Il permet d’objectiver les besoins, de mettre en discussion des constats partagés entre communes, institutions sanitaires, acteurs sociaux et partenaires de terrain, puis de transformer ces constats en priorités d’action. Les résultats peuvent par exemple contribuer à renforcer l’offre sanitaire dans les zones de montagne, adapter les infrastructures au vieillissement démographique, mieux soutenir les populations vulnérables ou socialement isolées, améliorer l’accès aux soins par les transports publics, ou encore développer des projets ciblés d’évaluation et de prévention dans le domaine de la santé physique et mentale.
L’intérêt de la cartographie est ici central. Elle ne sert pas seulement à représenter le territoire ; elle permet de relier entre elles des informations qui sont habituellement dispersées : composition de la population, conditions socio-économiques, exposition environnementale, localisation des services, accessibilité et dynamiques démographiques. Cette mise en relation permet de passer d’une logique générale de planification à une logique plus opérationnelle : savoir où agir, pour quels groupes de population, avec quels partenaires et selon quelles priorités.
La phase suivante du DTS, fondée sur des workshops avec les partenaires et l’appropriation des outils cartographiques, est donc essentielle. Elle doit permettre de passer du diagnostic à l’action, en confrontant les résultats aux connaissances de terrain des professionnels, des communes et des institutions. L’extension de la démarche au Pays-d’Enhaut et son articulation avec la plateforme collaborative Urbasan ouvrent également la voie à un suivi plus dynamique des besoins de santé, combinant données territoriales, indicateurs de santé populationnelle et retours des acteurs locaux.
En ce sens, le DTS n’est pas une fin en soi. Il constitue une infrastructure de connaissance partagée, destinée à guider les décisions, hiérarchiser les priorités et concevoir des actions concrètes de prévention et de soins adaptées aux réalités locales. Sa finalité peut se résumer simplement : mieux connaître le territoire pour mieux protéger, soigner et accompagner la population. »
